Comme souvent lors dâun KO, on nâa pas vraiment conscience de ce qu’il se passe, on est sonneÌ.
Notre univers, tel quâon lâa construit, sâeffondre. Ce nâest pas tout, ce KO est contagieux et tous ceux qui nous aiment sont eÌgalement sonneÌs et deÌboussoleÌs.
Cet eÌtat peut se prolonger pendant plusieurs mois, voire des anneÌes. Il peut meÌme ne jamais sâarreÌter. Dans un sceÌnario du pire, le deÌceÌs peut survenir apreÌs quelques mois, ce qui infligera un nouveau KO aux proches.
AÌ aucun moment on nâaura eÌteÌ reÌellement lucide. Non seulement pour prendre les bonnes deÌcisions, mais aussi pour faire entendre notre voix.
Tout un tas dâeÌleÌments vont eÌgalement nous empeÌcher de retrouver cette luciditeÌ. En premier lieu la coleÌre, lieÌe parfois aÌ un puissant sentiment dâinjustice, le fameux « pourquoi moi ? ».
Je me suis deÌjaÌ longuement exprimeÌ sur ce type de sentiments et la cohorte de neÌgativiteÌ quâils veÌhiculent dans d’autres articles sur ce site.
Comment peut-on faire avancer notre voix, notre cause ? Car on nous entend trop peu, on est occupeÌ aÌ autre chose : survivre.
Le peu de temps quâil nous reste, on le consacre aÌ essayer de reconstruire avec nos proches.
Alors qui parle pour nous ? Pour dire quoi ?
De nombreuses associations composeÌes de gens admirables sont laÌ pour nous aider, mais est-on vraiment entendu ?
La recherche avance-t-elle aussi vite quâelle le devrait ? Les budgets consacreÌs sont-ils assez importants ? Sommes-nous traiteÌs dignement ?
Nâayons pas peur des mots, jâai davantage eu lâimpression que câeÌtait « cachez moi ce teÌtrapleÌgique que je ne saurais voir » plutoÌt que « que puis-je faire pour vous ? ».
Et nous, on est souvent complaisants, on meurt en silence, on sâefface, comme pour ne pas deÌranger.
On a meÌme choisi un papillon comme embleÌme. Quoi de plus fragile et eÌpheÌmeÌre quâun papillon ?
C’est suÌr que câest beau et poeÌtique, mais ça en dit long sur notre eÌtat d’esprit. On accepte dâeÌtre eÌpheÌmeÌre, câest tellement beau. Pendant ce temps, on meurt en silence. Les nouveaux diagnostiqueÌs nâont pas plus de chance, pas plus dâespeÌrance quâau sieÌcle dernier.
Jâai bien eÌvidemment tout le respect du monde pour les fondateurs de ce concept de papillon et je pense quâils eÌtaient dâexcellente volonteÌ. mais je ne suis pas un papillon, je suis un tigre. Un tigre tracheÌotomiseÌ et alimenteÌ par gastrostomie, mais un tigre quand meÌme.
Je refuse de disparaiÌtre en silence.
Je nâai aucune coleÌre, je suis heureux et apaiseÌ. Mais je ferai tout pour quâon arreÌte de disparaiÌtre dans le silence.
Tout dâabord, je trouve scandaleux que la majoriteÌ du corps meÌdical, neurologues en teÌte, nous condamnent sans parler de tracheÌotomie comme une solution. Câest suÌr que tout aÌ coup, si des milliers de patients deÌcidaient de vivre avec la maladie jusquâau bout de ce que la meÌdecine permet, ça couÌterait une fortune aux pouvoirs publics, ils se pencheraient peut-eÌtre un peu plus sur le financement de la recherche.
AÌ titre dâexemple, je suis en contact avec les biologistes moleÌculaires focaliseÌs sur la recherche fondamentale du CNRS de Strasbourg. Ils sont en collaboration avec lâuniversiteÌ d’Harvard pour les essais cliniques. En eÌchangeant par mail avec le directeur de recherche, il mâa appris quâil nâeÌtait pas certain de pouvoir mener jusquâau bout les recherches par manque de financement. Je lui ai alors demandeÌ de combien ils avaient besoin. Il mâa reÌpondu que pour faire tourner lâeÌquipe pendant deux ans, ça couÌtait 28 000 euros (!). JâeÌtais scotcheÌ.
Je ne suis pas naiÌf, je sais que les vases ne communiquent pas ,mais câest le couÌt de deux mois dâhospitalisation aÌ domicile, le couÌt dâune semaine de reÌanimation.
Ce chiffre mâa donneÌ le vertige autant quâil mâa reÌvolteÌ.
Des peccadilles, voilaÌ ce que nos dirigeants nous octroient. Et nous sommes complaisants, pauvres petits papillons. Mais ce nâest pas quâune affaire de gros sous, câest aussi une question dâeÌthique, de mentaliteÌ. Vouloir vivre sans nos muscles est souvent vu comme un acharnement theÌrapeutique, un non-sens. Pourtant il nous reste ce qui fait de nous des femmes et des hommes, notre cĆur, notre teÌte et surtout notre aÌme.
Personnellement, je refuse cette meÌtaphore du papillon qui voudrait que lâon soit deÌlivreÌ par la mort. Elle induit quâil nây a que cette solution pour trouver la paix, ce qui est faux et dramatique en termes dâimage pour les nouveaux malades.
Avec cette image, on part perdant, alors que câest dâespoir quâon a besoin.
Je suis la preuve vivante que cet espoir nâest pas vain, je suis un malade heureux.
Grogne petit papillon, grogne.